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JEAN-CHRISTOPHE MEURISSE / QUAND LES CHIENS DE NAVARRE VIENNENT JUSQUE DANS VOS BRAS !

« Jusque dans vos bras », c’est la dernière création des Chiens de Navarre. Cela fait 13 ans que cette troupe irrévérencieuse sévit sur scène et a su se faire une place à part dans le paysage théâtral français. Chacune de leur création est un événement tant leur théâtre semble ne pas avoir de barrières et invoque de grandes fresques fantasmagoriques dans lesquelles tout devient possible et où le rire, salutaire, sert à croquer nos travers, nos lâchetés mais aussi nos petits bonheurs… « Jusque dans vos bras » ne déroge pas à la règle, à cet esprit farceur voire potache mais ici Les Chiens de Navarre s’attaquent plus politiquement, plus frontalement à une notion que les quelques mots de la Marseillaise évoquent :  l’identité nationale. Dans une succession de tableaux hallucinants et hallucinatoires, ils tordent le cou aux clichés les plus tenaces de la grandeur française, détournent avec délice les symboles de la République et dépeignent avec leur férocité drolatique et leur rage canine le racisme primaire, le sort des migrants et la fausse compassion… Le résultat est saisissant, inattendu, dévastateur. Tout en restant ces éternels adolescents un peu idiots, Les Chiens de Navarre mûrissent dans ce spectacle et par un rire de résistance, ils parviennent avec panache à dénoncer la fuite du politique face au désarroi de l’individu. Pour en savoir plus, Le Coryphée a rencontré le maître d’orchestre de ces chiens enragés, Jean-Christophe Meurisse, celui qui fut d’abord comédien avant de créer et de mettre en scène cette troupe pas comme les autres. Il nous parle du sujet de cette dernière tornade artistique et nous dévoile quelques secrets de fabrication…

Avant d’entrer dans le vif du sujet, pouvez-vous nous dire d’où vient le nom Les Chiens de Navarre ? Faut-il y voir aussi l’expression d’une certaine identité française ?
J-C M. : C’est quelque chose qui est sorti comme ça en écrivant, un peu comme une insulte, ça sonnait bien comme Les Rita Mitsouko, ça me plaisait bien. Après, tout le monde projette une définition, les chiens ce sont aussi les aboyeurs… C’est plutôt une trouvaille musicale au départ un peu comme dans mon travail en règle générale ; ma manière de traverser les scènes est musicale. Ensuite, oui nous sommes une troupe française, des satiristes même de la société française ; le français est notre langue, notre culture, ce qui nous empêche pas d’aller jouer à l’étranger parce que les problématiques abordées dans nos pièces restent universelles en particulier dans le dernier spectacle…

Justement, comment vous définiriez précisément le sujet de Jusque dans vos bras ?
J-C M. : Ça part d’un malaise comme toute pièce que j’aborde avec mes acteurs ; j’arrive avec un envie de raconter quelque chose qui parle souvent de manière organique d’un malaise. Après les attentats de 2015, il y a vraiment eu un malaise autour de ce concept revenu une nouvelle fois au goût du jour qui est l’identité nationale. C’est pour moi un concept tout à fait fumeux qui est fait pour endormir la société ; si aujourd’hui, on a des problèmes de bonheur ou de confort ce n’est certainement pas à cause du voisin qui est différent de nous, si tenté qu »on puisse définir le « nous »… En tous cas, depuis les années 2000, ce concept resurgi pour nous diviser alors qu’on sait bien que l’Histoire de France s’est faite d’apports de multiples cultures et religions. On accole ce terme national à identité mais on sait très bien ce qu’il y a derrière ;  l’immigration en ligne de mire, etc… Donc, oui avec notre esprit et de manière colérique, idiote et salvatrice on espère, on interroge ce concept abject.

Et qu’est-ce que vous être français aujourd’hui ? Les symboles et les figures de la France certes détournés sont très présents dans le spectacle.
J-C M.
: Je ne sais pas vraiment ce que c’est être français, c’est peut-être un peu de culture, un échange de langage, être sur un territoire mais ça ne va pas plus loin que ça parce que les choses évoluent. La France du XVème siècle et celle d’aujourd’hui n’ont rien à voir, la culture change toute le temps alors peut-être que le langage fait qu’on se distingue. Et oui, on a voulu interrogé le mythe du gaulois,  les grandes figures ont été psychanalysées par Lacan et Freud lors de nos improvisations et sont restés entre autres Jeanne d’Arc, De Gaulle et Obélix. Ils viennent comme des fantômes perturber des tableaux qui racontent ce rapport avec l’identité nationale, notre racisme, notre rapport aux migrants, l’effondrement politique aussi. Nous sommes dans un pays qui a quand même vu deux fois le FN au second tour malgré sa tradition beaucoup plus socialiste que ses voisins européens et qui a vu la classe politique, secondé par les médias, banaliser cette seconde percée du FN.

chiens_de_navarre_jusque_dans_vos_bras_c_ph._lebruman_2017_dsc_0882   ©Ph. Lebruman

C’est vrai que par rapport aux spectacles précédents, Jusque dans vos bras semble plus politique au sens large du terme, vous évoquez même ce qu’on nomme « la crise des migrants » ; pourquoi avoir traité de ce sujet là aussi ?
J-C M.
: Alors oui ce spectacle est plus politisé, plus frontal. On en a avait envie parce qu’il y a cette possibilité dans notre travail mais en gardant notre esprit et avec des situations d’aujourd’hui. Il y a quelque chose de plus cathartique : on agresse plus le public, ça réagit davantage. D’un point de vue artistique, j’avais envie, au milieu de ce pique-nique de bobos quarantenaires qui se laissent aller à un racisme décomplexé, d’une image forte avec cette traversée d’un radeau de migrants. On voulait raconter ces gens qui sont confrontés directement à cette notion d’identité pseudo nationale, raconter leur sort comme dans cette scène de l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) et avec des acteurs d’origine africaine qui ont vécu des choses similaires. Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui de nos migrants ? Encore ce matin, j’ai appris qu’un groupuscule d’extrême droite identitaire a créé des milices pour stopper les migrants dans les Alpes ! C’est une totale aberration pour si peu de migrants alors qu’on a fait venir des immigrés à un moment de l’Histoire pour des tâches que certains ne voulaient pas faire. Il n’y pas de cohérence. On en revient à l’effondrement politique.

On entend bien cette colère dans ce spectacle qui passe souvent par le rire d’ailleurs, est-ce une nécessité ?  Et quels sortes de rires ?
J-C M.
: Il y a tous les rires, des rires joyeux, des rires de résistance, le rire jaune, la subversion. Je travaille avec des gens qui ont ce goût du rire en commun. Ce n’est pas évident, il y a des personnes qui n’aiment pas rire. Dans l’art, le rire a toujours été mal venu et même en règle générale : par exemple, le Christ ne rit jamais, dans aucune représentation ! Le rire est dangereux, il est satanique, c’est une puissance. Je crois beaucoup à la puissance du rire, à ce « rire de résistance » comme le dit Jean-Michel Ribes, à cette possibilité de toucher plusieurs zones et aussi faire pleurer. D’ailleurs, j’aime assez cette expression : « pleurer de rire » !

Comment se mêlent le travail d’écriture et le travail sur le plateau et quelle part de liberté vous laissez aux acteurs ?
J-C M.
: J’écris en amont un « séquencier » de cinquante situations autour de la thématique, on les essaie toutes au plateau, les comédiens en propose d’autres et je vois ce qui les stimule. Il ne va rester que 8 ou 9 situations que je monte un peu comme au cinéma. J’admire ceux qui travaillent par la narration, moi je n’y arrive pas. J’ai besoin de gestes fous, je fonctionne de manière associative, en écho, par des tableaux qui se répondent. C’est organique, une cohérence musicale. Il y a une certaine forme de logique : le pique-nique amène au bateau qui amène à l’Ofpra. Il y a une dramaturgie lorsqu’on regarde de près mais pas avec les mêmes personnages. Lorsque je vois le spectacle, il faut que je sois mélangé de plusieurs sentiments : effroi, dérision, acidité, burlesque, fantasmagorie…  J’ai besoin aussi de ce rire émotif. Ça dégage au final des images dans des grands espaces comme chez Pina Bausch dont je reste un grand amateur. Quand aux acteurs ils ont une immense liberté. J’imagine au départ une situation et pendant des semaines, ils s’essaient à tous les rôles de cette situation donnée. Le texte et les mots viennent des acteurs, issus des nombreuses improvisations. D’ailleurs les droits d’auteur sont partagés entre nous comme ça il n’y a pas de problème d’argent !

Pour finir, Les Chiens de Navarre, est-ce un collectif ? Et y a t-il un nouveau spectacle en perspective ?
J-C M.
: Non, je parlerais plutôt de troupe comme dans la tradition du théâtre ; une troupe avec un metteur en scène qui monte des créations collectives. La nuance est là. Nous sommes aussi une troupe de grands idiots comme j’aime à le dire ! Et oui, il y aura une création pour 2019-2020 dont je ne peux pas dévoiler le thème car il est susceptible de changer comme c’est déjà arrivé après avoir commencé le travail…

Jusque dans vos bras
Mise en scène : Chiens de Navarre / Jean-Christophe Meurisse
Avec : Caroline Binder, Céline Fuhrer, Matthias Jacquin, Charlotte Laemmel, Athaya Mokonzi, Cédric Moreau, Pascal Sangla, Alexandre Steiger, Brahim Takioullah, Maxence Tual, Adèle Zouane / Collaboration artistique : Amélie Philippe / Régie générale et création lumières : Stéphane Lebaleur / Création et régie son : Isabelle Fuchs  / Régie son : Jean-François Thomelin / Régie plateau et constructionFlavien Renaudon / Décors : François Gauthier-Lafaye / Création costumes : Elisabeth Cerqueira
Jusqu’au 29 avril 2018
Du mardi au vendredi à 20h30 / Samedi à 18h30 / Dimanche à 16h30
Dates de tournée ici : www.chiensdenavarre.com

MC93
Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis
9 boulevard Lénine
93000 Bobigny
Métro : Bobigny – Pablo Picasso (ligne 5)
réservations : www.mc93.com / 01​ 41 60 72 72

Crédit Photo Portrait : Archives AFP

 

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